Agriculture:  dans ce petit village situé dans le département de la Sanaga-maritime, région du Littoral, la culture du manioc, jusqu’ici principale culture, est de plus en plus délaissée au profit du « nouveau champ d’or ».

Kennedy a du mal à cacher sa curiosité. Il commence par parler de sa connaissance de cette route qu’il parcourt chaque jour. « En tant que conducteur de mototaxi, je la maîtrise, entame-t-il dans un mélange de français et d’anglais. Cela fait plus de trois ans que je transporte les agriculteurs du village ». Silence. Au bout de deux minutes environ, il revient à sa première question, celle qu’il nous a posée au moment où nous l’empruntions : « qu’allez-vous faire à Pitti-gare ? ». Kennedy ne comprend pas ce qu’une « young girl » (jeune fille) va faire dans ce « trou » perdu, un samedi du mois de novembre. Il insiste. « Tu sais, même les jeunes ont fui ce village pour Douala, poursuit-il, regard concentré sur la route boueuse. Il n’y a même pas d’électricité là-bas ».

Au bout de 40 minutes, Pitti-gare, village situé dans le département de la Sanaga-maritime, à quelques kilomètres de Douala, capitale économique du Cameroun, apparaît. Quelques maisons construites ça et là, au milieu de la vaste forêt. « Tu vois, il n’y a rien à voir ici », lance Kennedy, ton satisfait, en tendant la main pour réclamer son argent. Il démarre par la suite et s’en va, sous le soleil qui inonde peu à peu le village en cette matinée. Patrick Issamba, assis dans un hangar avec deux hommes, a aussi du mal à cacher sa curiosité à notre approche. « Vous savez, à Pitti-gare, nous sommes tous des cultivateurs. Nous sommes tous des débrouillards ici », glisse le cultivateur, en buvant son verre de « matango » (vin de palme). Arrivé à Pitti en 2009 pour travailler dans l’exploitation de sa tante, Patrick y est resté.

Emmanuel rêve d'avoir un grand champ de cacao. Crédit photo: @Josianekouagheu
Emmanuel rêve d’avoir un grand champ de cacao. Crédit photo: @Josianekouagheu

« Une fois ici, j’ai constaté qu’il y avait des terres et j’ai voulu m’investir car je ne faisais rien à l’époque, explique Patrick. Aujourd’hui, j’ai des hectares où j’ai planté du manioc, macabo, plantains, des palmiers à huile, safoutiers, avocatiers et d’autres arbres fruitiers ». Patrick a un grand rêve : avoir un grand champ de cacao. Il a déjà un ha où il compte planter 1200 plants de cacao en janvier 2016. Pour cela, il a besoin d’argent. « Mais, je n’ai nulle part où les avoir », peste le cultivateur. En fait, dans ce village, des agriculteurs font de l’agriculture de subsistance : la majorité de leur récolte est destinée à la consommation et seule une « petite » partie, est vendue. «  Le cacao donne de l’argent », croit Patrick. Comme de nombreux jeunes qui sont restés au village, le cacao est le « nouveau champ d’or » à exploiter.

« Le cacao donne l’argent »

« Les jeunes de Pitti-gare ne s‘intéressent pas à l’agriculture, s’offusque sa majesté Paul Bikoko. Seule une partie d’entre eux, s’y intéresse ». Le chef de 3ème degré qui nous reçoit dans sa maison en matériaux définitifs mi-achevée, est en colère contre cette jeunesse « paresseuse » de Pitti-gare qui laisse les terres au profit de la ville. Des 300 âmes du village, plus de la moitié sont des jeunes. « Nous cultivons à majorité du manioc. Mais, les jeunes ne s’y intéressent pas », insiste Paul Bikoko. « Ce n’est pas que nous ne nous intéressons pas à l’agriculture, justifie un jeune, visiblement remonté contre les paroles de son chef. C’est juste que l’agriculture telle que pratiquée ici à Pitti-gare, n’est pas rentable. Le jeune ne veut plus travailler pour souffrir sans revenu comme nos parents et ancêtres ». D’où, leur intérêt pour la culture du cacao.

Pourtant, de tous les jeunes rencontrés par Le Jour, aucun n’est au courant du programme « New-génération » lancé en 2002 par le Conseil interprofessionnel du cacao et du café (Cicc) qui encadre pendant trois ans, les jeunes producteurs de cacao issus des centres de formation en agriculture à travers le Cameroun. Ces jeunes formés s’engagent en retour à créer au minimum 3 ha de cacao chacun. L’objectif étant de produire 600 000 tonnes de Cacao à l’horizon 2020. « Je ne suis pas au courant de ce programme », regrette Emmanuel Tenjam. A 33 ans, ce père d’un enfant n’a qu’un seul rêve : faire de la cacaoculture et devenir un très grand dans le secteur au Cameroun. Derrière la maison construite en matériaux provisoires léguée par son père décédé en mai 2015, Emmanuel a une pépinière de plus de 100 plants de cacao.

Devant la pépinière d'un voisin, les jeunes rêvent de se lancer dans "le nouveau champ d'or". Crédit photo: @JosianeKouagheu
Devant la pépinière d’un voisin, les jeunes rêvent de se lancer dans « le nouveau champ d’or ». Crédit photo: @JosianeKouagheu

Dans la petite cours où il nous promène, une dizaine de cacaoyers y sont semés. Des cabosses de cacao sont visibles. Le jeune homme cueille quelques unes. « Goûtez ! Goûtez, insiste-t-il. Voilà une richesse. C’est l’or blanc. Actuellement, j’ai un hectare de près de 1200 pieds de cacao déjà opérationnel ». Avant, le jeune homme et sa famille cultivaient à majorité du manioc. Mais, pour l’année 2015, seule un demi-hectare de terre y a été consacré. Le reste étant destiné au cacao. « Même si on me trouve un travail de deux millions de francs cfa, je ne pars pas, assure souriant, Emmanuel. Je veux rester ici pour m’occuper de mes terres. Mon père m’en a laissée près de 100 ha ». Emmanuel s’est renseigné. Le prix du kg coûte 1500 F « aujourd’hui ». Raison de plus pour s’investir dans l’activité cacaoyère.

Si selon l’Office national du cacao et du café (Oncc), la campagne cacaoyère 2014/2015 du Cameroun, s’est achevée le 15 juillet avec une production commercialisée de 232 530 tonnes, soit une hausse de 22 625 par rapport à la précédente campagne qui était de l’ordre de 19 000 tonnes, à Pitti-gare, on est encore loin d’une production « quantitative » d’autant plus que, les cacaoculteurs ne maîtrisent pas les techniques de culture. « Je vais me mettre à l’école, jure Emmanuel. Il y a trop de choses à apprendre. Mais, je suis sur le chemin ». Interrogés sur la méthode de culture, aucun des jeunes n’ont une idée précise de ce qu’il faut faire. « Tout s’apprend, affirme Patrick. Pour avoir l’argent du cacao, il faut apprendre à bien le cultiver ».

Un homme du retour de son champ. Crédit photo: @JosianeKouagheu
Un homme du retour de son champ. Crédit photo: @JosianeKouagheu

Pourquoi ce village, longtemps investi dans la culture du manioc, est-il soudain séduit par le cacao ? « Notre village n’a pas de route. Pour nous déplacer, nous attendons le train qui vient tous les deux ou trois jours. En plus, sortir le manioc du champ coûte excessivement cher car, il faut le transporter jusqu’à la gare et cette tubercule pèse. Ça ne donne pas beaucoup d’argent, tente d’expliquer une agricultrice, assise sur un tabouret devant sa maison construite en terre battue. Or avec le cacao, même si on souffre, on peut au moins être sûr de le vendre cher ». Cette certitude de richesse ne séduit pas que les jeunes de Pitti-gare. Loin de là. Des entrepreneurs y viennent, avec pour ambition de se faire de l’argent dans cette activité. C’est le cas de la Coopérative Ferme Dipita, investie aussi dans le cacao.

Comme Penja, Pitti veut son poivre

Sur une superficie de 6 ha, ils cultivent du cacao et de la banane. « Nous souhaitons nous investir dans les années à venir sur plus de 50 ha », rêve Joseph Moukouri, Pca de la Coopérative, rencontré ce samedi, sur la route de sa ferme. Gabriel et son ami, deux jeunes employés dans l’exploitation ont un même rêve : acquérir des terres et s’investir dans le cacao. Fatigués de chercher sans succès du travail à Douala, ces jeunes hommes, la vingtaine, sont venus travailler dans la Coopérative Ferme Dipita où ils sont payés à la fin du moi. « Ce salaire nous permet de vivre. J’essaie d’épargner pour pouvoir réaliser mon rêve », confie Gabriel Mandeng, 22 ans. Si la majorité des jeunes veulent se lancer dans les cacaoyers, certains par contre rêvent d’autres cultures.

Dans ce champ, un groupe de trois jeunes veulent cultiver autre chose: le gombo, pastèques... Crédit photo: JosianeKouagheu
Dans ce champ, un groupe de trois jeunes veulent cultiver autre chose: le gombo, pastèques… Crédit photo: JosianeKouagheu

T-shirt et jeans tachés de terre, Joseph Yamb, bottes aux pieds, s’avance vers nous, dos légèrement vouté et visage fatigué. Il vient de rentrer des champs. Le fils du chef de Pitti-gare, le seul de ses enfants passionné d’agriculture, ne rêve pas encore de cacao comme les autres. « Je me suis associé avec trois autres jeunes du village. Nous voulons nous lancer dans la culture des pastèques, du gombo et bien d’autres petites cultures », avoue Joseph qui s’est longuement documenté par internet sur ces différentes cultures. La Coopérative Ferme Dipita, elle, veut dans un futur proche, s’investir dans la culture du poivre. Une discussion a été entamée avec les ingénieurs des Plantations du haut Penja (Php). Cependant, au club « matango » tout comme au petit bar du village, le cacao est la star. Vieux, jeunes et enfants rêvent de s’investir dans ce « nouveau champ d’or» à tous les prix.

source: afriksansfaim / josiane kouagheu

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Par Michel Fotsing temps de lecture: 8 min
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